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Toulouse
Désindustrialisation, Ré-industrialisation : la Restructuration.
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L’industrie 2.0

Ce super plan s’annonce d’avance comme un plan d’industriels, non comme un plan étatique, et cela change pas mal de chose concernant la vieille idée du développement des forces productives par le puissant État providence. Réalisé par le cabinet McKinsey, qui place en sous-titre de son enquête « 5 pistes aux industriels français pour tirer parti de la mondialisation », l’étude planificatrice met en avant 34 priorités pour le renouveau productif de l’industrie française où la notion d’industrialisation n’a plus grand-chose à voir avec le vieil imaginaire de l’industrie minière et sidérurgique d’antan. Place aux gigantesques pyramides sous-traitantes, aux 10 % de marges obligatoires et à la robotique compétitive. Et pour faire place nette à ce nouvel élan, rien de mieux qu’un accord national interprofessionnel, où se manifeste clairement le rôle de l’État au sein du mode de production capitaliste, celui du législateur du Capital. Celui qui dit avec toute sa force légitime et démocratique « vous courberez l’échine ».

La loi sur l’emploi et les accords de compétitivité

On remarquera une chose : les patrons des bastions ouvriers n’ont plus peur de la révolte. L’extension de leur terrain de jeu en dehors de toute frontière leur a donné un coup d’avance certain et les prolos en lutte l’ont tous compris. On a plutôt assisté ces dernières années à des luttes pour la défense de l’emploi que pour la revalorisation des salaires et l’amélioration des conditions de travail. Là, avec l’ANI, on peut dire que la couette est pratiquement tirée au max (il n’y a de maximum que le travail gratuit et encore). Les patrons peuvent solliciter des baisses de salaires, l’augmentation du temps de travail ou encore la mobilité de ses salariés, en suggérant un licenciement économique à ceux qui ne voudraient pas faire une heure et demie de route tous les matins pour aller au taf. Pour cela, les patrons n’auront qu’un simple accord local à faire signer aux syndicats, d’entreprises ou de branches et tout roulera ; Et quand on voit les syndicats dire que la priorité, c’est le renouveau industriel et la sauvegarde de l’emploi, on conclut très vite le type de logique qui peut se mettre en place dans leur stratégie : « 200 emplois, c’est mieux que 50. Mais 50, c’est mieux que 0. Allons-y pour 50, merci patron. » On vous laisse imaginer les conditions de travail des cinquante qui feront le boulot des 200, avec l’aide de quelques intérimaires formés sur le tas.

La loi sur l’emploi, qui offre aux accords de compétitivité un cadre légal1, a débuté sur les chapeaux de roues : Renault (7.500 suppressions nettes, augmentation du temps de travail à salaire égal et mobilité professionnelle accrue), PSA (accord en cours de négociations, on a vu comment ils ont traité les camarades de l’usine d’Aulnay) et Bosch (Augmentation du temps de travail, de la productivité, suppressions des RTT et gel des salaires), Chantier navals STX (Baisse du taux horaire de 5%, amplitude horaire/semaine flexibilisée, de 0 à 48h). Et pour tous, une réforme des retraites qui nous fait travailler plus longtemps, ce qui en réalité nous promet des retraites encore plus maigres et un coût de production (nous pour les patrons) réduit pour messieurs les gros.

Le terrain du rapport capital/travail, des profits d’un côté et de la misère de l’autre, est désormais bien aplani pour pouvoir lancer l’industrie 2.0.

 

Industrie 2.0 : Les grandes lignes

Face à l’extension mondiale de la main d’œuvre, sollicitée par la baisse du coût du travail dans le jeu de la concurrence mondiale des capitalistes, les territoires se redessinent en fonction des possibilités de rentabilité et de compétitivité de chaque région. Et ce n’est pas un hasard si le gouvernement opte pour une dénationalisation du contrat de travail (à travers l’ANI). On a bien compris que la vieille dichotomie Nord/Sud, Nord pour l’Occident et Sud pour le reste, n’a plus vraiment de réalité concernant le niveau de vie des prolos. Il y a certes des disparités, pour les exploités d’ « ailleurs », qui n’ont pas connu la phase d’une économie capitaliste basée sur un circuit national fermé (productif grâce en grande partie à ses colonies faut-il le rappeler) avec un État fort, garant d’une intégration du prolétariat comme communauté à représentation légitime et ayant son mot à dire, genre la France jusqu’aux années 80, et donc qui se retrouvent, ces prolétaires d’ « ailleurs », face à un capitalisme sans muselière, qui propose des salaires encore plus miséreux que les nôtres.

Malgré tout, pour les capitalistes occidentaux, il semble qu’il y ait encore une épingle à tirer concernant les possibilités d’exploitation des prolos d’ici, la haute technologie. Le rapport McKinsey, établi par le cabinet du même nom, relate de manière objective (c’est-à-dire d’un point de vue économique, donc capitaliste ici bas) la position de l’industrie française. Appuyant son propos sur la concurrence mondiale, la stratégie McKinsey insiste sur deux points : réduire les coûts de production/accroître les parts de marché là où la concurrence est soutenable, du côté des hautes technologies. On reportera ici les 34 lignes prioritaires pour le renouveau industriel retenues par le gouvernement, suite au rapport.

[ Les 34 priorités : Énergies renouvelables La voiture pour tous consommant moins de 2 litres aux 100 km Bornes électriques de recharge Autonomie et puissance des batteries Véhicules à pilotage automatique Avion électrique et nouvelle génération d’aéronefs Dirigeables – charges lourdes Logiciels et systèmes embarqués Satellites à propulsion électrique TGV du futur Navires écologiques Textiles techniques et intelligents Industries du bois Recyclage et matériaux verts Rénovation thermique des bâtiments Réseaux électriques intelligents Qualité de l’eau et gestion de la rareté Chimie verte et biocarburants Biotechnologies médicales Hôpital numérique Dispositifs médicaux et nouveaux équipements de santé Produits innovants pour une alimentation sûre, saine et durable Big data Cloud computing E-éducation Souveraineté télécoms Nanoélectronique Objets connectés Réalité augmentée Services sans contact Supercalculateurs Robotique Cybersécurité Usine du futur. ]

 

On le voit, l’industrie 2.0 mise tout sur les nouvelles technologies, en espérant qu’elles se vendent, malgré l’étranglement des moyens de subsistance qu’ils ont mis en place en Occident (le gros du marché). Il est possible que les quelques technologies d’infrastructures, destinées aux entreprises et aux sphères étatiques, aidées par les fonds d’investissement et autres crédits d’amortissement, se vendent relativement bien pendant encore quelques années malgré des prix conséquents, mais « pour les autres, c’est clair, ça sera pas facile »2. Donc, vu que le cabinet est au courant de la difficulté de son 2.0 à deux balles, et qu’il veut l’éviter pour toute sa petite troupe, une solution particulièrement innovante vient s’inviter dans le domaine de la gestion du travail: augmenter la productivité et baisser les coûts.

Pour cela, le cabinet précise dans une note de synthèse qu’il faut définitivement passer du côté du LEAN. C’est quoi ? C’est un concept qui sort tout droit des délires des patrons de Toyota et qui, lorsqu’il est appliqué, se transforme en un petit ingénieur binoclard qui vient scruter les faits et gestes des ouvriers et l’état des stocks afin que rien ne dépasse mais que tout reste en flux tendu, comme un système sanguin. C’est un agent de la fluidification du processus capitaliste. C’est un type qui vous dira « tu vois là, tu te tournes à chaque fois pour prendre le composant, il vaut mieux que tu mettes tes provisions sur ta droite … Non, là, c’est trop haut. Voilà, encore un tout petit peu, encore un tout petit peu, … petit peu, … peu. Voilà. Ah non, là c’est de trop. Non, voilà reste comme ça … » et ainsi de suite. Si toutefois, ça ne fonctionne pas, il faudra délocaliser une partie du travail à moyenne valeur ajoutée dans des pays à plus faible coût de main d’œuvre et cibler la production sur l’assemblage final et les processus de travail à très haute valeur ajoutée, synonyme de haute technologie et mécanisation majoritaire. Donc, rien de nouveau.

Enfin le rapport se concentre particulièrement sur l’amélioration des services « Recherche et développement », du management etc … Faire en sorte que les ingénieurs et les cadres-managers soient jusqu’à dans leur pieu, des agents du Capital.

L’homme et la machine.

Parfois, il est nécessaire de revenir aux bases pour analyser les différentes tactiques des capitalistes occidentaux pour sortir de la crise. Et en se penchant sur le type de procès de travail qu’actionne ce renouveau industriel, on peut d’avance assurer que la production française ne gagnera pas en emploi mais gagnera en valeur ajoutée réalisée, d’une part par la main mise sur la mécanisation complexe des moments d’assemblage, c’est-à-dire la dernière étape du procès de travail, et bien sûr d’autre part par la délocalisation des activités de montage simples. En effet, les capitalistes occidentaux tentent pour l’instant de préserver leurs profits et leurs parts de marché, largement mises en branle par les capitalistes des pays émergents, en ciblant leur production industrielle sur des objets complexes, sollicitant des logiciels avancés et des machines coûteuses, et des travailleurs qualifiés pour faire fonctionner ces outils. Mais les produits complexes et technologiques, bien qu’ils soient coûteux à la vente, ne sont pas les produits les plus rémunérateurs pour les capitalistes. La mécanisation coûte très cher, bien qu’elle augmente la productivité et qu’elle permette des opérations inopérables à hauteur d’homme. Plus l’arsenal mécanique et technologique est lourd, moins le procès de travail sera rémunérateur pour le capitaliste3. Pour être clair et concis, le plan de ré-industrialisation n’est pas un effort national pour le « peuple » français, il est une simple tactique des capitalistes d’ici pour préserver leurs intérêts, maintenir leurs profits face à la concurrence mondiale particulièrement féroce, grâce à un avantage certain, leur tendance au monopole sectoriel régional, leurs capacités à débloquer des capitaux et l’accès à un prolétariat qualifié. Tout ce qui vient d’être détaillé préalablement, nous le retrouvons dans notre exemple local au combien symbolique, Airbus.

 

Airbus

Un changement conséquent vient d’intervenir au sein d’EADS, dont Airbus est une branche. Tom Enders, son PDG, vient d’annoncer la refondation complète de la structure. Désormais, EADS s’appelle Airbus, et ils n’ont pas fait que changer de nom.

Tandis qu’on peut encore observer à la cité de l’espace et au musée de l’aéronautique ce que signifie l’esprit pionnier dans les airs, la tournure que prend la restructuration montre que le géant Airbus compte bien faire revenir ses rêveurs sur terre. Face à une industrie historiquement soutenue par les États occidentaux, en France, en Espagne ou encore en Allemagne, Tom Enders a clairement montré sa volonté de couper court avec cette vieille tradition de dirigisme étatique. En rachetant des parts de capitaux à l’État français, le PDG d’Airbus insiste : « Airbus doit être une entreprise dont le mode de fonctionnement est le même que celui de nos concurrents directs ». La stratégie affichée est celle de la rentabilité avec 10 % de marge opérationnelle.4

Depuis 1995, les processus de rationalisation de la production à Airbus ne cessent de se succéder, décrivant ce que l’on appelle la restructuration sans fin. 1995 et 2001, intervient le plan CAP, visant une réduction des coûts de l’ordre de 30%. En 2004, c’est le plan Route 06 qui orchestre une réduction de coût de 15%. En 2007, là, c’est très sérieux : Airbus lance le plan Power 8. L’objectif est de réaliser 2.2 milliards d’euros d’économies et générer 5 milliards de cash. Après 7900 suppressions de postes, le plan Power 8 a permis de faire 2.5 milliards d’euros d’économies et générer 10 milliards de cash. Les techniques du Lean sont généralisées dans les ateliers et chez les sous-traitants qui sont passés de 3000 à 500. Avec ce plan de restructuration, Airbus engage la voie de l’industrie 2.0. La surveillance des coûts devient impitoyable et les salariés, au nombre de 20000 à Toulouse, dénoncent plusieurs fois le plumage de l’oiseau, qui, d’une part, vient renforcer le chômage à Toulouse et augmenter les cadences pour les rescapés. Airbus fonctionne en structure pyramidale. L’assemblage final est réalisé dans les usines Airbus (on appelle ça l’architecte intégrateur) mais tout le procès de travail en amont est réalisé par des sous-traitants, déclinés en quatre rangs. « Rang 1 : les systémiers qui réalisent des systèmes complets et complexes. Rang 2 : les équipementiers qui réalisent des modules techniques qui s’intégreront à un système plus complexe. Certains équipementiers sont de rang 1, c’est-à-dire qu’ils fournissent directement un module spécifique à Airbus. Rang 3 : Les sous-traitants de spécialité réalisent des pièces spécialisées au profit des équipementiers et/ou systémiers. Rang 4 : Les sous-traitants de capacité réalisent des produits standards sur un marché très concurrentiel. »5. Les sous-traitants les plus exposés sont ceux de rang trois et quatre, qui ont pour obligation de délocaliser une partie ou la totalité de leur production « en zone dollar », hors d’Europe quoi, principalement au Maghreb, où les salariés coûtent peu. C’est là où Airbus se fait le plus de thunes si on regarde de manière globale le processus de production. Ces rangs 3 et 4 ne bénéficient pas de la qualification de travail à haute valeur ajoutée. La concurrence mondiale tient donc son cours sans spécificité. Mais les rangs 1 et 2, moins fragilisés par cette concurrence, restent sous pression du géant, qui augmente les cadences et sollicite une augmentation du capital constant (les machines, les entrepôts, les postes de production et les matières premières ou usinées par les rang 3 et 4) et du capital variable (notre force de travail) que les patrons de ces rangs n’avancent pas toujours (l’industrie aéronautique demande beaucoup de disponibilités de capitaux car le paiement des avions intervient à la livraison, ce qui produit un stress constant sur les lignes de production, mettant en place « naturellement » la technique du Lean).

Mais après avoir parlé de tant de milliards d’euros, qu’en est-il de la merveille industrielle concernant notre bien-être ? C’est la même galère en Haute Garonne qu’ailleurs en France : plus de 10 % de chômeurs (ceux qui sont inscrits à Pôle emploi) et un revenu moyen de 22000 balles à l’année par foyer et ça, c’est une moyenne confondant toutes les classes sociales, alors si on se concentre sur les prolos, travailleurs ou pas, ça fait mal. Ce qu’on veut dire par là, c’est que l’industrie aéronautique, mise à part la symbolique de région attractive, elle n’est pas là pour nous embellir la vie, bien au contraire. Comme nous l’avons vu précédemment, les mêmes tensions à la concurrence internationale, donc à la baisse des salaires, animent le capitalisme à l’échelle locale. Une simple analyse de la production capitaliste tordra le coup à tous ceux qui diront que la solution est du côté d’une économie nationalisée, de la suppression du parasite financier pour revenir aux fondamentaux du Capital ou encore de la débrouille alternative des prolos face au système. Tout ça, c’est du baratin6. La crise actuelle se découvre comme un approfondissement des antagonismes de classe, avec à l’offensive, une classe capitaliste faite d’intérêts divergents (concernant la concurrence des capitaux privés) mais qui, dans son action globale, attaque de manière cohérente nos conditions d’existence, et ça, de manière internationale, jusqu’au plus petit recoin de nos vies. Y a pas à dire, il faut que ça pète. L’essentiel est qu’on ait les bons réflexes. Pour l’instant, l’ambiance est désertique.

airbusphoto

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1Franchement, y a pas à dire, le droit du travail, psartek !

2NTM, extrait de « Laisse pas trainer ton fils » (1998, Paris).

3Nous n’aborderons pas la loi de la baisse tendancielle du taux de profit dans cet article. Nous reviendrons sur ce concept lors d’une prochaine « disquette de l’économie ».

4La marge opérationnelle est le rapport entre les résultats d’exploitation et le chiffre d’affaire de l’entreprise. Les résultats d’exploitation, y a pas plus clair comme chiffre : c’est la valeur, exprimée ici en euros, qui a été dégagée de l’exploitation des travailleurs, en soustrayant les dépenses liées au processus de production des ventes réalisées. Le chiffre d’affaires est le total des ventes réalisées. En mettant en rapport ces deux données, c’est à dire en divisant le résultat d’exploitation par le chiffre d’affaire, on obtient cette fameuse marge opérationnelle. Pour EADS, c’est en 2012 2 milliards 186 millions d’euros de résultats d’exploitation (EBIT), et 56,5 milliards d’euros de chiffre d’affaires : environ 4 %. Tom Enders a dit qu’il serait impitoyable avec la marge opérationnelle de 10 % pour 2015. Il faut donc qu’il augmente ses résultats d’exploitation de plus du double. Ça va suer sévère.

5Carré d’info, « Si Airbus déménageait », 18 avril 2013.

6Il est évident que l’on sera amenés dans les prochains numéros à évoquer ces mirages tels que « la France au Français », « Pour une économie réelle contre le parasite financier » ou encore « Comment vivre sans argent ? ». Un peu malgré nous. Pour l’heure, nous en resterons là.

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