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Bosnie-Herzégovine: « Je les emmerde, ils gagnent 3500 par mois. »
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Ce mois de février 2014 en Bosnie a été marqué par de nombreux rassemblements de la population, touchée par un chômage de masse (environ 40%). De nombreuses manifestations, grèves et émeutes contre le chômage et la corruption des élites. Cet Etat de l’ex-Yougoslavie, qui comporte  deux entités principales (l’une serbe la Republika Srpska et l’autre Croato-musulmane, la fédération de Bosnie-Herzégovine) depuis les accords de Dayton en 1995, porte les stigmates d’années et d’années de nationalisme. La solidarité de classe semble aujourd’hui prendre le pas sur cette histoire avec un réel élan anti-nationaliste qui habite ces manifestations. Par ailleurs, la lutte des prolétaires bosniens a provoqué des rassemblements de solidarité à Zagreb, Skopje et Belgrade.

L’article qui suit est le récit de la journée du 7 février 2014, à Sarajevo, où le siège de la présidence a été pris d’assaut et incendié, le temps d’un après-midi où la police n’a plus rien contrôlé.

 

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Par Faruk Šehić*

Que s’est il réellement passé ce vendredi 7 Février, quelle est cette force sauvage qui a réveillé  le peuple et pris le contrôle des rues environnant les bâtiments de la Présidence de Bosnie-Herzégovine et le Canton de Sarajevo ? La veille, ça avait commencé devant le bâtiment du gouvernement cantonal au cours d’une  manifestation des travailleurs. Une vidéo amateur sur Internet montre la brutalité de la police et son incapacité à faire face à la situation qui a dégénéré rapidement. Il était à prévoir que le vendredi serait encore pire, avec encore plus de tension que le premier jour où le soulèvement a commencé à travers les rues de Tuzla . Vers midi, le vendredi, le bâtiment du gouvernement cantonal de Tuzla a été incendié. Après avoir vu ça à la télévision d’Etat, je me suis dirigé vers le centre- ville.

J’habite à quelques minutes de la Mairie de Centar / canton de Sarajevo. Au carrefour près de la mosquée d’Ali Pacha, la scène était déjà chaotique. Beaucoup de gens dans tous les sens. Le trafic a cessé. Près de Koševski Potok, à côté du bâtiment cantonal, une légère fumée fine se répand. J’allais le long du ruisseau jusqu’à l’arrêt de tram de Skenderija. A l’arrêt du Tram, Le kiosque  était détruit, le toit de verre de l’arrêt répandu à terre, blanc comme neige. De l’autre coté de la rivière Miljacka, les gens stationnent et regardent. En face de l’immeuble cantonal, quelques milliers de personnes se sont rassemblées. La porte de l’entrée principale brûle. Le génie appelé rébellion était sorti de sa bouteille et il n’y en avait aucun contrôle.

La police, avec  casques et boucliers en plexiglas, s’était retirée sur la rue Reisa Džemaludina Čauševića  qui relie Obala Bana Kulina à la rue Titova . Ils formaient une ligne  face à l’entrée latérale du bâtiment cantonal, à côté du parc derrière le bâtiment de la Présidence. Cette rue a vu une belle bataille. Les manifestants ont attaqué en vagues, jetant des pierres et des débris sur la police. De temps en temps, la police contre- attaque et les gens s’enfuient par le pont Ajfelov  ou le long d’Obala Bana Kulina par le cinéma Kriterion. Soudain, les manifestants se regroupent et forcent la police au repli. De la fumée s’échappe de chaque côté du bâtiment cantonal. Une voiture a été incendiée et poussée plus bas, dans Koševski Potok. Il n’était pas clair que ce soit un incendie jusqu’à ce que des flammes apparaissent aux fenêtres donnant sur Koševski Potok .Elles se propagent tout au long du bâtiment. Papiers et documents de la municipalité de Centar volaient de toute part. Une bataille de rue permanente faisait rage dans la rue Reisa Džemaludina Čauševića. J’ai vu de jeunes hommes transportant des boucliers et des casques pris à la police. J’ai vu des manifestants blessés. Ils étaient jeunes, adolescents, fans de football dans leurs sweatshirt, mais aussi des personnes plus âgées. Il semble que beaucoup se connaissaient et il était évident qu’ils avaient une bonne expérience de la lutte contre la police. J’ai vu un gars avec une masse de bois laqué foncer vers la ligne de police. J’ai vu des fillettes portant de l’eau à ceux de la ligne de front. Il y avait un certain ordre interne à ce chaos. Instincts soudainement réveillés chez les gens, montrant leur peinture de guerre, agissant comme vous pouvez le voir sur un champ de bataille.

Je me levai et apercevais le bâtiment brûlé du Canton de Sarajevo. Je n’ai pas jeté de pierres, pas mis le feu, je n’ai même pas insulté  la police, les autorités, l’Etat. J’étais muet et j’ai senti une chaleur monter en moi, me remplir, rampant de mon ventre à ma poitrine. Je mentirais si je disais que regarder les flammes lécher les murs ne m’a pas rempli d’une joie maligne. Je n’ai rien fait, mais c’est comme si ce que les autres faisaient était une conséquence de mon propre désir pour quelque chose hors de l’ordinaire. Je connaissais ce sentiment par la guerre, sauf que j’étais mieux avec une arme à feu que maintenant, comme un spectateur passif, debout au milieu de la rue, entouré par le chaos.

Au même moment, je pouvais entendre des bruits de combats de rue autour de la Présidence. Des voitures officielles étaient en flammes dans les rues avoisinantes. L’arrêt de tram en face de la Présidence avait été brisé, le kiosque détruit, mais quelqu’un avait comblé l’espace avec un réfrigérateur plein de boissons. Des centaines de personnes étaient assises sur le mur du parc, derrière la station de tram,  regardant l’assaut sur l’entrée de la Présidence. Personne ne s’y opposait, personne ne faisait rien contre les manifestants. J’ai parlé à des personnes âgées au carrefour près du cinéma  Radnik. Ils m’ont dit que l’attaque de la Présidence leur rappelait des souvenirs des premiers jours de la guerre, lorsque les forces spéciales de Niš ont été stoppées et battues à Skenderija en mai 1992, quand ils sont venus pour essayer de prendre la Présidence, symbole de la  République de Bosnie-Herzégovine, très récemment reconnue internationalement. À un moment donné, comme un groupe de manifestants se précipitait vers la porte en bois de la Présidence, je me suis senti un peu malade. Quelqu’un de l’autre côté de la porte résistait désespérément, versant de l’eau sur les manifestants qui tentaient d’enfoncer la porte en se servant, comme  bélier, d’un réfrigérateur de boissons trouvé dans un kiosque à proximité. C’était un combat à mort et personne ne cédait. Plus tard, quand j’ai parlé à un des gars et que je lui ai dit que je m’étais senti désolé pour les personnes à l’intérieur il m’a dit : « Je les emmerde, ils font trois mille cinq cent par mois ». Et là, le débat était clos !

Il n’y avait pas de police à la Présidence et tout le monde pensait que c’était bizarre qu’elle n’ait pas été mieux protégée. Apparemment, la police s’était retirée vers la rue Odobašina en attendant des renforts. Une de mes connaissances m’a dit qu’il pensait que Dodik avait payé pour faire se produire les troubles, mais les théories du complot ne sont pas mon truc. La ligne de la folie avait été franchie et il n’y avait aucun retour possible. La nuit tombait. La circulation et les lampadaires ne fonctionnaient pas. Le centre-ville  était illuminé par les seules flammes du bâtiment cantonal. En quelques heures cette partie de la ville a été transformée en champ de bataille. Les rues étaient pleines de choses éparpillées, des pierres, de papiers, de bois cassés. Les bureaux brûlaient des deux côtés de l’entrée de la Présidence. Plus tard, nous apprenions que les archives historiques avaient été incendiées. Les alarmes de voitures hurlaient et de temps en temps une forte explosion se faisait entendre. Comme les manifestants n’avaient pas de leaders, nous savions que la nuit mettrait un terme aux combats et aux troubles qui avaient fait rage pendant des heures. Le « sauvage », la force déchaînée errait dans les rues de Sarajevo. Il y avait une anarchie hypnotique dans sa forme la plus pure.

En marchant le long de la rue derrière le centre commercial BBI, nous avons vu arriver une dizaine de cars de police blindés. Derrière eux, les forces spéciales préparaient leur équipement, mettaient des masques. Le temps de l’anarchie et de la « Commune de Paris » de Sarajevo avait pris fin. Plus tard, des policiers en civil tabasseront des spectateurs passifs près du monument aux enfants assassinés du siège de Sarajevo. La répression brutale de la police n’aura lieu que dans l’obscurité.

« C’est pourquoi les bâtiments devaient brûler. C’est pourquoi les voitures devaient brûler. »

Pendant quelques heures, ce vendredi 7 Février, le centre de Sarajevo ne connaissait pas le pouvoir de l’État. Si les manifestants avaient eu cinq personnes pour les conduire, il serait devenu évident qu’ils auraient pu facilement monter un coup. Ce qui signifie à la fois l’incompétence de l’Etat qui n’en est pas un car l’Accord de Dayton le rend impuissant, et de l’incompétence des élites dirigeantes dont l’inconscience et l’arrogance sociale envers leurs citoyens a conduit à la rébellion civique de Tuzla, puis dans d’autres villes de Bosnie-Herzégovine. Les jeunes gens qui ont vu leur avenir et leur droit à une vie normale volés par les politiciens riches et mous  ont dirigés leur colère contre les institutions où nos pharaons modernes résident. C’est pourquoi les bâtiments devaient brûler. C’est pourquoi les voitures devaient brûler. C’est pourquoi les kiosques et les arrêts de tramway ont été brisés. Ce n’était pas des voyous , c’était  la conscience collective des générations de jeunes gens dont les vies ont été baisées par les élites dirigeantes rampantes avant même d’avoir commencé correctement.

Le désespoir entraînera toujours une force destructrice qui ne peut ni saisir ni prévoir. Les gens des marges, des banlieues pauvres  de Sarajevo, les gens du ghetto qui n’avaient rien à perdre, mais beaucoup d’autres aussi. Les vrais voyous sont les politiciens hautains, les animaux en costumes, les escrocs et les criminels. Ils ont démoli les institutions publiques, incendié et détruit tout sur ​​leur passage. Ils ont fait cela pendant vingt ans et personne n’a été capable de les raisonner et de les arrêter. Le dernier recours des manifestants  était de se déchaîner. Ceauşescu ne croyait pas qu’il finirait dans la poubelle de l’histoire, mais il est mort comme un chien. Car si nous n’avons pas de pain, nous pouvons toujours manger du gâteau, contrairement à la merde qui nous a été servie tous les jours pendant les vingt dernières années. Personne ne peut prédire ou  savoir quand un autre Vendredi peut arriver, quand la colère accumulée pourra à nouveau exploser dans les rues de Sarajevo et prédire les conséquences tragiques qu’elle pourrait avoir. Mais la responsabilité en sera exclusivement celle les élites dirigeantes insensibles ».

Article repris du site Des Nouvelles Du Front: C’est pourquoi les bâtiments devaient brûler. C’est pourquoi les voitures devaient brûler , à qui l’on doit la traduction de l’anglais depuis le blog Bosnia-Herzegovina Protest Files

D’autres infos disponibles sous la forme d’une revue de presse dans l’onglet « Bosnie-Herzégovine » du site Solidarité Ouvrière

*Faruk Šehić, écrivain, poète et journaliste bosnien. Ancien soldat dans l’armée de Bosnie-Herzégovine durant la guerre (1992-1995). Il a publié des chroniques dans le journal  Dani et pour le média en ligne lupiga.com

 

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