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[Toulouse] Procès d’un casseur: le marquis, la banque et le boulanger
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Voici le compte-rendu du procès d’un jeune qui s’est fait arrêté lors de la manifestation du 1er novembre dernier à Toulouse, en hommage à Rémi Fraisse, assassiné quelques jours plus tôt par la gendarmerie mobile sur le site de construction du barrage au Testet. Une analyse de ce procès qui s’est tenu le 15 décembre dernier en forme de chronique de la justice de classe quotidienne qui se charge de réprimer et faire incarcérer le prolétariat récalcitrant. La justice est un instrument efficace de la domination bourgeoise, qui permet pour l’instant aux capitalistes de dormir tranquille. Jusqu’à quand? Article chopé sur Iaata

arton490T.R., boulanger de 21 ans, s’est fait choper pendant les émeutes du 1er novembre. Il est accusé d’avoir balancé un parpaing dans le dos d’un agent de la BAC (1 jour d’ITT) et d’avoir lancé des pierres sur la vitrine du Crédit Mutuel de la place Esquirol (« LA banque à qui parler »). Visiblement inexpérimenté, l’accusé a immédiatement avoué être l’auteur des faits qui lui étaient reprochés. Quelle aubaine ! Après un mois de débordements et de samedis perdus pour les commerçants, la justice tient enfin son coupable.

D’autant que le président du procès n’est pas n’importe qui. Pur produit de l’aristocratie française, Henri de Larosière de Champfeu (marié à l’exquise Diane Marie Paloma de Roquemaurel de Lisle) n’est autre que le frère de Jacques du même nom, pas méconnu des milieux de la finance : directeur du FMI de 1978 à 1987, gouverneur de la banque de France de 1987 à 1993, président de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (1993), président de la BNP… Bref, le frangin semblait tout désigné pour présider le procès d’un casseur de banque.

Avant de commencer, Henri prend soin de récupérer le parpaing délictueux, qui avait été mis sous scellé, afin de le placer bien en évidence sur son bureau. Tout content de sa pitoyable petite mise en scène, il résume les faits brièvement, pressé d’en découdre avec le petit prolo rebelle qui se tient en face de lui et qui ne paie rien pour attendre. Jean-Michel Baqueux, le flic amoché, est présent pour assister à la petite sauterie, pressentant déjà que son cadeau de Noël sera cette année un peu en avance. Il a une telle tête de flic, que quand bien même il serait revêtu d’un simple pyjama, on aurait envie de lui présenter ses papiers d’identité.

La première question du juge porte tout naturellement sur la coiffure « de type rasta » (dixit les dépositions du policier) que l’accusé arborait le jour des faits. « Avez-vous changé votre coiffure depuis le 1er novembre ? ». Question purement rhétorique, puisque tout le monde voit bien qu’il a aujourd’hui les cheveux courts. L’effet est réussi, T. est d’entrée déstabilisé, sommé de s’expliquer sur son apparence alors qu’il croyait être accusé de violence sur personne dépositaire de l’autorité publique dans l’exercice de ses fonctions. Il balbutie qu’ « en prison, les dreadlocks ramènent toutes les saletés », mais arrive bon gré mal gré à rebondir en expliquant que « ce changement d’apparence est aussi le signe d’un changement dans [sa] personne ». Fier de lui, le juge continuera de s’amuser avec cette histoire de dreadlocks à travers d’autres questions faussement naïves du type « ah bon ? Mais quel est le problème avec cette coiffure ? »

Se rappelant soudainement que sa victime du jour n’est pas uniquement accusé de délit de faciès, Henri passe à la prochaine question : « Est-ce que la mort de Rémi Fraisse vous autorise à lancer des parpaings contre les policiers ? » Et l’accusé de servir la soupe que son avocat lui a demandé de servir, celle que l’on entend dans chaque procès, des répliques formatées pour les merdias, pour les juges, et pour tous ceux dont le cerveau est trop petit ou le portefeuille trop gros pour comprendre que notre insurrection est légitime ; « J’ étais influencé, j’étais pris dans un mouvement de foule, j’ai suivi mon instinct… » M. le Marquis, qui s’improvise philosophe pour l’occasion, l’interrompt : « C’est quoi la différence entre l’homme et l’animal ? » Regard dubitatif de l’accusé, qui ne sait plus s’il est encore utile d’intervenir tant le juge se fait les questions et les réponses. Ce dernier reprend : « Ne peut-on pas attendre de l’humain qu’il surmonte son instinct ? »Retour ligne automatique
– Si…Retour ligne automatique
– A quoi sert la police ?Retour ligne automatique
– A protéger la société… Retour ligne automatique
– Si vous envoyez des parpaings sur les personnes dont le travail est de protéger la société, quel regard croyez-vous que cette société portera sur vous ? Retour ligne automatique
– Un regard méchant ?

Le jeune ouvrier a beau courber l’échine le plus bas qu’il peut, ça ne suffit pas à calmer le magistrat à la double particule, bien décidé à humilier jusqu’au bout le sans-dent qui a eu l’affront de se révolter. « Vous envoyez un parpaing sur un policier de dos qui n’a ni casque ni carapace (sic). Où est le courage ? Chez vous, ou chez lui ? » Celles et ceux qui sont familièr-e-s du fameux courage policier, consistant à éborgner des manifestants désarmés à une centaine de mètres ou à asphyxier des vieux Arabes à l’ombre d’un commissariat, apprécieront la justesse de la question, si jamais ils ou elles ont la chance d’être encore en vie.

Las, Henri refile son os déjà bien entamé à ses complices de la partie civile. C’est le moment où la grandiose avocate du Crédit Mutuel rentre en scène. Elle est ici comme chez elle, c’est presque si on lui demanderait pas de prendre la place d’une des assesseures. Alors que l’on s’attendait à une brève intervention rappelant le montant des dommages infligés sur les différentes agences de la banque (« la modique somme de 78 000 euros tout de même »), la voila qui se livre à un invraisemblable discours politique. Les manifestants sont accusés de « stigmatiser la police », une expression qui reviendra trois fois dans sa bouche pleine de novlangue débile. Elle pointe la préparation du manifestant « pour ne pas dire casseur » ; son équipement, « qui comportait un casque, un masque, des gants, et surtout de la littérature, trouvée sur des blogs spécialisés, qui explique comment se défendre contre la police. » Bref, des manifestants armés, organisés, qui oppriment une minorité, la police, vulnérable et désarmée. Il faut le dire vite.

L’avocate se livre ensuite à une tentative d’analyse des mouvements « anarchistes », qui assimileraientt dans la plus grande confusion « les banques, le Grand Capital (sic), à l’État et à sa police, qui seraient à l’origine de la mort de Rémi Fraisse. » Et c’est là qu’a lieu son incroyable conclusion, ce moment où tombent les masques, où la mascarade se laisse voir pour ce qu’elle est : « C’est ce discours qu’il faudrait tarir. »

C’est ce discours qu’il faudrait tarir.

Qui d’autre que l’avocate d’une grande banque peut se permettre de venir donner des prescriptions d’ordre politique à une cour de justice ? Qui d’autre peut se croire légitime à décréter quel discours est acceptable, quel discours ne l’est pas ? Sans complexe, le Grand Capital demande à sa milice, la justice française, de faire taire les pensées déviantes, nuisibles à ses intérêts. Et il n’y a qu’à voir avec quel entrain cette dernière s’exécute pour comprendre que le discours que condamne l’avocate n’est dangereux que parce qu’il est vrai.

Pour tarir tous tout ça, donc, l’avocate propose logiquement de condamner l’échantillon de sous-prolétariat ici présent à rembourser l’intégralité des dommages infligés à l’agence d’Esquirol le 1er novembre 2014, c’est-à-dire 45 928 euros. Trois années et demie de SMIC, ça devrait lui remettre de l’ordre dans ses idées, lui qui confond banque et État !

Le procureur a presque honte de s’exprimer tellement il fait doublon. Il tient quand-même à citer Camus, question de pas paraître complètement inutile, à propos de cette histoire d’instinct évoquée plus haut ; « un homme, ça se retient. » Du coup, pour l’animal smicard qui se tient en face de lui, il demande le remboursement du Crédit Mutuel et un an de prison. Merci, à plus.

Pour la forme, on laisse l’avocat de la défense terminer les hostilités avec sa plaidoirie. Désintérêt ostensible de la part du juge, qui se cure même furtivement le nez en regardant dans le vide. Il faut dire que l’avocat, Christian Etelin, est d’une extraordinaire médiocrité. Il réussit l’exploit de consacrer la majeure partie de son intervention à expliquer qu’il est stupide d’affirmer que la police a assassiné Rémi Fraisse, que ce sont là des allégations mensongères, qu’il s’agit bien entendu d’un accident, et qu’il faudrait être particulièrement sournois pour prétendre le contraire. D’ailleurs, c’est bien la faute à ces discours grossiers, portés entre autres par des « irresponsables politiques » (il cite, avec une ironie théâtrale : « une tâche indélébile sur l’action du gouvernement » – mais qu’est-ce que Cécile Duflot vient foutre là-dedans ?), que son client s’est laissé emporter, influencé comme il l’était par la propagande d’ultra gauche. Il concède tout de même que le barrage de Sivens n’a pas l’air d’un projet tout à fait réglo, que l’union européenne commence même à se poser des questions, que bon, hein, bon, quand-même ! S’attendant sans doute qu’à l’évocation de la biodiversité des zones humides tarnaises, le président allait soudainement s’écrier : « Acquitté ! »

A la place, ce dernier lui coupe la parole en pleine plaidoirie, chose que je n’avais jamais vue auparavant. Alors que l’avocat raconte comment son client se fait régulièrement tabasser en prison par ses codétenus, il demande, avec tout le mépris qu’il est possible de concentrer en un seul homme : « A-t-il porté plainte ? »Retour ligne automatique
– Eh bien… Non, non, il n’a pas porté plainte. Il n’en a pas encore eu le temps.Retour ligne automatique
– On va essayer de rester factuels, alors. Vous me parlez d’évènements qui n’ont pas fait l’objet de plaintes…Retour ligne automatique
– Bien, bien.Retour ligne automatique
Il est vrai que porter plainte contre des gens violents avec qui l’on est enfermé frappe tellement au coin du bon sens que c’est à se demander si notre boulanger du jour mérite ne serait-ce que ce semblant de procès.

Alors qu’une partie des débats avaient portés sur la nature et la taille des projectiles envoyés sur l’agence bancaire par l’accusé– pierres, cailloux, parpaings ? – l’avocat, vraisemblablement encore bourré de la veille, se débrouille encore pour préciser que son client est titulaire de deux CAP : tailleur de pierre et matériaux composites. Ce n’est que quand il estime avoir fait assez de dégâts qu’il retourne décuver sur son banc, conscient que le banquier-juge qu’il a en face de lui se contient pour ne pas lui balancer son parpaing dans la gueule.

Après un suspens insoutenable, la peine d’élimination sociale est prononcée. La cour a décidé de suivre les réquisitions du procureur – celles de la banque, en fait – 45 928 € de dommages et intérêts, un an de prison dont six mois fermes (question qu’il perde bien son boulot, dans quel cas trois ans et demie de SMIC pourraient pertinemment se transformer en sept ans et demie de RSA), sans oublier les 700€ pour les flics blessés (oui, parce que tous les flics blessés le 1er novembre l’ont étrangement reconnus après coup comme étant l’auteur de leurs blessures… Puisqu’on vous dit que c’était un professionnel !)

La mère crie sa rage, les frères pleurent, les flics les regardent en rigolant. « Il a joué, il a perdu », se gausse l’un d’entre eux devant le palais d’injustice.

A ce prix là, camarade, la prochaine fois, fais comme les flics : vise la tête.

Quant à nous qui sommes encore libres : ciblons le Crédit Mutuel dans chacune de nos manifs, harcelons-les à base de « tiens, tes dommages et intérêts ». A 46 000 euros la vitrine, ça vaut le coup (de marteau) !

P.-S.

Pour écrire au camarade incarcéré :

Maison d’Arrêt de SeyssesRetour ligne automatique
Rue Danielle CasanovaRetour ligne automatique
BP85 SeyssesRetour ligne automatique
31603 Muret SeyssesRetour ligne automatique
T.R.Retour ligne automatique
N° d’écrou 27107

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