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Début septembre 2014, alors Ministre du Travail, François Rebsamen montrait sa détermination à traquer les chômeurs. Selon lui, trop de chômeurs « ne cherchent pas réellement un emploi », il somme donc Pôle Emploi de « renforcer les contrôles ». Annonce plus qu’inquiétante quand on connaît déjà le zèle mis par l’enseigne pour fliquer, harceler et radier les demandeurs d’emploi, au point d’être affublée du petit nom de « Police Emploi » par nombre de collectifs de chômeurs, précaires et intermittents.

Ce n’est pas nouveau, la lutte contre le chômage est avant tout une lutte contre les chômeurs. Le recrutement au début du mois de septembre 2015 de 200 « contrôleurs » spécialement dédiés à la chasse aux présumés coupables d’oisiveté ne fait que le confirmer. En mai 2015, Pôle Emploi en demande plus et cherche à faire intégrer dans la loi sur le dialogue social un petit amendement leur ouvrant un « droit de communication », autrement dit la possibilité pour les agents chargés de la prévention des fraudes d’obtenir le détail de nos factures internet et téléphone, nos relevés bancaires etc. Cet amendement sera finalement retiré de la loi mais ça nous donne une idée de la trajectoire de Pôle Emploi.

On pourrait être tenté de croire que la question de la baisse du chômage n’est qu’un basique enjeu électoral, où celui qui parviendrait à en faire baisser les chiffres décrocherait le pompon, mais les attaques à l’encontre des chômeurs répondent à une logique plus ambitieuse qu’une simple guerre des chiffres(1). Bien sûr, la baisse du chômage est un leitmotiv de n’importe quel gouvernement, ils ne rivalisent donc pas vraiment et emploient les mêmes méthodes consistant à faire baisser le nombre d’inscrits.

La violence des radiations fait partie du quotidien des chômeurs depuis plusieurs années maintenant. Avant la mise en place de ce dispositif de contrôle des chômeurs, Pôle Emploi tournait déjà à un millier de radiations mensuelles, et aujourd’hui, la direction voudrait nous faire croire que le renforcement des contrôles ne répond pas à « un objectif de radiation ». Ben voyons !

Ce qui est sûr, c’est que Pôle Emploi n’a pas attendu cette mesure pour traquer les chômeurs. Il n’aime pas beaucoup qu’on reste inscrit trop longtemps sur ses listes. Ça ferait tâche. Ainsi en 2013, l’agence a dégainé 13.409 radiations pour « insuffisance de recherche d’emploi »(2).

Les « super-contrôleurs » mis en place sont en fait des conseillers Pôle Emploi qui vont être spécialement dédiés à l’examen des diverses démarches des chômeurs, de façon ciblée ou aléatoire. Les 200 postes détachés parmi les 22 000 conseillers vont servir à contrôler environ 180 000 chômeurs par an. Tout le monde est susceptible d’être contrôlé. Le dispositif a déjà été expérimenté dans quatre régions pilotes (Poitou-Charentes, PACA, Haute-Normandie et Franche-Comté), depuis juin 2014. Et sans surprise, la direction se félicite que dans ces régions, sur les 6 500 chômeurs contrôlés, 1 100 ont été sanctionnés (près de 20 % !).

La procédure débute par l’examen classique du dossier. C’est là qu’interviennent les vicelards chargés du sale boulot, que leurs collègues leur laissent d’ailleurs sans trop rechigner. Si l’équipe de contrôle soupçonne une « insuffisance de recherche d’emploi », elle interrogera le demandeur par « questionnaire », puis par « téléphone » et, enfin, en face à face, « si le doute persiste ». « Le cas échéant, la procédure de radiation est engagée », après un « processus de redynamisation » du demandeur d’emploi.

Même si du côté de Rebsamen ou du directeur national de Pôle Emploi on prétend presque mettre en place ce flicage pour le bien des chômeurs(3), on anticipe le fait que les demandeurs d’emploi ne vont pas accueillir le dispositif comme un coup de pouce. Et Pôle Emploi prévoit bien entendu des mesures de sécurité pour les futurs agents de contrôle, afin de les sensibiliser et de les protéger des agressions de chômeurs. Pôle Emploi leur préconise par exemple de ne pas gérer les demandeurs d’emploi de la commune où ils vivent… Comme les CRS en gros.

 

« Où il est question de vieux pots mais de soupes indigestes. »

John Steinbeck

 

L’ex-Ministre du travail a ainsi recyclé la vieille caricature du « chômeur-fainéant » pour justifier une mise sous pression plus énergique.

Hiérarchiser les chômeurs sert les statistiques et leur manipulation mais permet également de contrecarrer tout éventuel mouvement collectif et de jeter le doute a priori sur les chômeurs(4). A côté du « bon » chômeur, celui qui chercherait plus activement un travail, apparaissent les figures du «faux chômeur», puis du «chômeur volontaire» ou encore des «fraudeurs». Tout cela pouvant être englobé dans le qualificatif de «chômeurs fainéants». Ceux-là ne seraient pas au chômage parce qu’il n’y a pas d’emploi mais parce qu’ils ne veulent pas travailler. De là toute la propagande fustigeant la soi-disant « culture de l’assistanat ». Omettant au passage que l’assurance-chômage, c’est du salaire indirect qu’on nous a prélevé sous forme de cotisations.

Outre qu’en temps de crise, le gouvernement et le MEDEF aient besoin de trouver d’utiles boucs-émissaires, comme les chômeurs et bien sûr les migrants, leur objectif est bien entendu la baisse du coût du travail. Car la crise provoque un approfondissement de la restructuration de l’économie capitaliste (5) porteuse d’attaques en série contre les conditions de vie des prolos. La mise sous pression des chômeurs et le durcissement de leurs conditions font partie de ces attaques. Le rythme de celles-ci semble d’ailleurs s’accélérer et les pistes envisagées par l’État ont de quoi faire froid dans le dos : dégressivité des allocations chômage, contrôle par Pôle Emploi des factures détaillées du téléphone ou les connections internet des chômeurs… Les Régions ne sont pas en reste avec ce conseiller de Haut Rhin qui annonce la création d’un workfare à la française imposant aux prestataires du RSA un minimum de sept heures de bénévolat sous peine de se le voir supprimer. Sans nul doute que de nouvelles mesures seront annoncées dans les temps qui viennent profitant d’un rapport de force défavorable. Retrouver une capacité d’organisation pour stopper ces attaques semble être le premier pas pour la constitution d’une autodéfense de classe. Sur Toulouse un collectif contre la fermeture des accueils CAF a vu le jour et organise des diffs devant la CAF rue Riquet avec pour objectif de devenir une structure plus large contre les attaques faites au salaire indirect. Plus une piste qu’une solution, ce genre d’initiative doit se reproduire et se renforcer dans une période où enrayer la machine tant à devenir une question de survie.

 

  • En Allemagne, les réformes Hartz, ont flexibilisé violemment le marché de l’emploi. La mesure-clé de « Hartz IV » a été, en 2005, la baisse conséquente des allocations chômage et l’interdiction de refuser même la pire offre d’emploi. Une sorte de « Service du Travail Obligatoire » modernisé. Un peu comme en Angleterre où les chômeurs sont obligés de se pointer tous les 15 jours au job center et n’ont au bout de 3 mois plus le droit de refuser aucune offre. La petite particularité allemande tient dans le fait que ces boulots qu’on n’a pas le droit de refuser sont les fameux « 1 euro jobs », rémunérés, comme leur nom l’indique à peu près, entre 1 et 2 euros de l’heure. C’est à ce prix-là que les divers gouvernements allemands peuvent se targuer d’avoir fait baisser le chômage (de 8,4 % en 2006 à 5,4 % en 2013).

 

  • On peut être radié de Pôle Emploi pour plein de raisons, principalement quand on oublie d’actualiser sa situation ou de se rendre à une convocation (90 % des cas). Mais il existe aussi un dispositif qui prévoit une radiation en cas de refus deux fois de suite d’une offre d’emploi jugée « raisonnable », mais ce n’est jamais le chômeur qui fixe les critères de cette raisonnabilité. Une radiation équivaut à suspension de son allocation chômage qui peut aller de 15 jours à 6 mois en cas de « récidive ».

 

  • François Rebsamen prétendait que le dispositif n’avait « pas vocation à modifier les chiffres du chômage, et que l’objectif était d’empêcher les demandeurs d’emploi de s’enkyster dans le chômage de longue durée ». Jean Bassères, directeur de Pôle Emploi, affirme, lui, qu’outre l’aspect contrôle et sanction, « il y a aussi un aspect repérage des demandeurs d’emploi en difficulté et redynamisation de la recherche d’emploi qui est positif. »

 

  • Statistique et fabrique d’un discours d’Etat : les chômeurs « fraudeurs ». Etienne Penissat, Médiapart, Avril 2012

 

Sur la restructuration, voir par exemple : http://www.tantquil.net/2013/03/22/quest-ce-que-cest-la-restructuration/

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